mercredi 27 avril 2011

La disparition de Marie-France Pisier

L'actrice, âgée de 66 ans, est décédée dans la nuit de samedi à dimanche.

 

 

Il y a quelque chose de troublant dans la mort de Marie-France Pisier. Quelque chose de tragique. Son corps a été retrouvé dans la nuit de samedi à dimanche dans la piscine de sa propriété du Var. Les pompiers alertés n'ont hélas rien pu faire. Sa mort a été constatée au matin à l'hôpital Font Pré de Toulon. Une enquête a été confiée à la brigade de recherches de la compagnie de gendarmerie de la ville. Le corps ne portait aucune trace de violence. Malaise? Désir de passer de l'autre côté du miroir? On ne peut s'interdire de penser que cette femme qui était belle, intelligente, brillante, sensible, cette femme aux dons multiples qui avait toujours travaillé, entrepris, joué, tourné, écrit, réalisé, avait aussi traversé des épreuves. Et la plus douloureuse fut le suicide de ses parents, ces «samouraïs», comme elle disait, à trois ans de distance. Elle se battait depuis des années contre un cancer. Elle en plaisantait. C'était sa pudeur. Mais parfois elle avouait qu'elle avait des coups de blues et que le Lexomil remplaçait la vitamine C.
Marie-France Pisier n'avait jamais séparé sa vie de ce qu'elle exprimait comme artiste. Il a quelque impudeur à vouloir comprendre, mais cette fin, non élucidée à l'heure où nous écrivons ces lignes, sonne comme tout son destin hors normes. Dans ses livres, dans les films qu'elle en a tirés, son chemin est présent, plus ou moins transformé par l'écriture. Marie-France Pisier était née le 10 mai 1944 à Dà Lat, alors l'Indochine. Son père est administrateur des colonies. Elle a une sœur, Évelyne Pisier, qui fut notamment directrice du Livre au ministère de la Culture dans les années 1980, un frère, Gilles Pisier, grand mathématicien de réputation internationale.


La famille va vivre un moment en Nouvelle-Calédonie avant de regagner la métropole. Marie-France Pisier avait toujours aimé le théâtre et, dès l'âge de dix ans, elle fait partie d'un groupe et signe sa première mise en scène à douze ans… Elle est une très bonne élève et vit à Nice avec sa mère lorsque Mario Brun, journaliste, la repère dans un spectacle et transmet des photographies à François Truffaut qui cherche une jeune fille pour L'Amour à vingt ans… Ce seront, dès 1962, de grands débuts. Mais elle poursuit ses études: licence en droit, diplôme en sciences politiques. Et Mai 68 à Nanterre! Elle est l'amie de Daniel Cohn-Bendit et l'aidera, raconte la légende, à passer la frontière vers l'Allemagne, cheveux teints…
Très vite le cinéma a offert à la toute jeune femme des rôles divers qui la comblent. Délicieux tanagra prenant très bien la lumière, beau visage joliment architecturé, voix sensuelle, sourire éblouissant, regard irisé de gris, elle est très demandée: Hossein pour trois films, Robbe-Grillet pour Trans Europe Express et Truffaut bien sûr pour Baisers volés. Et cela ne cesse pas. Bunuel, Rivette avant Cousin, cousine de Jean-Charles Tacchella (son premier césar) qui la conduira jusqu'à Hollywood où elle tournera en 1977 De l'autre côté de minuit. Sa rencontre avec Téchiné est très importante : Paulina s'en va, Souvenirs d'en France, Barocco (un deuxième césar), Les sœurs Brontë. Elle l'aimait beaucoup et adorait s'entretenir sans fin avec lui. Elle aime comprendre, apprendre. Mais elle ne dédaigne jamais le divertissement.

Ludivine dans «Les Gens de Mogador»  

Elle est intimidée par Henri Verneuil qui la fait jouer dans Le Corps de mon ennemi avec Jean-Paul Belmondo qu'elle retrouvera dans L'As des as de Gérard Oury. Bebel l'appelait tendrement «la star de la Cinémathèque» et Marie-France Pisier avait accepté de participer à l'hommage que Cannes doit lui rendre en sa présence. Éclectique, Marie-France Pisier. On ne peut ici citer tous ses films. Elle avait aimé travailler avec Annick Laloë, Manuel Poirier, Raul Ruiz, Yamina Benguigui, Laurence Fereira-Barbosa, Christophe Honoré, Maïwenn, Anne de Pétrini. Le rôle de Ludivine dans Les Gens de Mogador en fit une comédienne très aimée du grand public. Au théâtre, elle avait été remarquable dans Ce qui arrive et ce qu'on attend de Jean-Marie Besset. L'été venu, elle allait à Limoux, au festival créé par l'écrivain. Elle avait été George Sand, Simone de Beauvoir et, dernièrement, avait joué Guitry avec Patrice Kerbrat et Daniel Benoin.
Elle avait été la femme de Georges Kiej­man avant d'épouser Thierry Funck-Brentano, père de ses deux enfants, Mathieu et Iris, 27 et 25 ans. Sa vie, c'était sa famille, ses amis, les livres qu'elle lisait. Ceux qu'elle écrivait aussi, essuyant parfois des critiques narquoises. Le Bal du gouverneur, Je n'ai aimé que vous, La Belle Imposture, Le Deuil du printemps, notamment. Elle en faisait parfois des films. Le dernier, Comme un avion, sorti en 2002, lui avait été inspiré en partie par sa mère. Pas de livre. Des images, et elle, jouant dans son propre long-métrage, elle le disait, pour conjurer la souffrance, la culpabilité, l'insondable mystère…

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